Une première mondiale !
Très chers frères, bien chères soeurs,
en 1899, Paul Fournier consacrait un ouvrage à Joachim de Flore et son 'liber de vera philosophia'. Un livre aujourd'hui épuisé, et conservé à la Bibliothèque Nationale de France. Celle-ci eut la bonne idée, et dans le cadre du projet Gallica, de proposer au public une version numérisée de ce traité, accessible en format PDF uniquement.
Pour un ouvrage de cette qualité, nous ne disposions hélas que d'un document comprenant les scans de l'ancien livre. Aujourd'hui, nous sommes particulièrement émus et heureux de pouvoir vous le proposer en mode texte. En première mondiale, le 'Joachim de Flore' de Paul Fournier est donc lisible à souhait, et transcodé (à quelques erreurs près, toutefois).
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Joachim de Flore
Et le liber de vera philosophia
[et le livre de la vraie philosophie]
Par
Paul Fournier
Correspondant de l’Institut,
Professeur à l’Université de Grenoble
Extrait de la revue d’Histoire et de Littérature Religieuses,
t. IV, 1899, n°1.
MACON
PROTAT FRERES, IMPRIMEURS
1899
A plusieurs reprises au xiii8 siècle, des théologiens de grand renom, en exposant le dogme de la Trinité, insistèrent sur la distinction des personnes au point d'amoindrir la notion de l'unité; telle fut notamment la tendance du célèbre évêque de Poitiers, Gilbert de la Porrée. A la fin du même siècle un voyant à l'imagination exaltée, Joachim de Flore, s'avisa de décomposer l'histoire religieuse de l'humanité en trois âges soumis à l'action distincte de chacune des trois personnes divines : l'âge du Père commençant à la Création, l'âge du Fils s'ouvrant définitivement à la Rédemption, et l'âge de l'Esprit-Saint dont l'avènement était attendu pour le début du xiiie siècle, Gilbert séparait les trois personnes dans le dogme ; Joa chim divisait leur action dans l'histoire.
Jusqu'ici on pouvait soupçonner qu'un lien unissait ces deux conceptions trithéistes ; mais ce lien ne se manifestait pas nettement. Or il existe une œuvre théologique inédite dé la fin du xiie siècle (conservée à la Bibliothèque publique de Grenoble dans un manuscrit* provenant de la Grande-Chartreuse) qui est directement inspirée par l'enseignement de Gilbert de Poitiers ; cette œuvre porte le Liber de vera philosophia. Je l'avais signalée, il y a douze ans2, à l'attention des historiens de la théologie, sans
1. Manuscrit 290 du nouveau catalogue (tome VII du Catalogue général des manuscrits des Bibliothèques publiques des départements).
2. Un adversaire inconnu de S. Bernard et de Pierre Lombard, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, XLVII (1886), p. 394-417.
oser alors l'attribuer à un auteur déterminé. Des études nouvelles m'ont amené à penser que cet écrit est vraisemblablement une œuvre de Joachim de Flore. S'il en est ainsi, c'est en la personne de Joachim que se trouve le point de contact entre la théologie trithéiste et la conception trithéiste de l'histoire ; avant d'enseigner l'action successive et séparée des trois personnes dans l'histoire, Joachim avait exagéré leur distinction dans l'enseignement dogmatique. C'est ainsi que toute la postérité mystique de Joachim, les Spirituels et les Fraticelles du xiii* et du xive siècle, et avec eux tant d'âmes ardentes qui attendirent la régénération de l'Eglise d'un avènement de l'Esprit divin, descendent, par l'intermédiaire de l'abbé de Flore, d'ur. théologien fort peu mystique, Gilbert de la Porrée; par Gilbert, sans s'en douter, les rêveurs qui crurent à la révélation d'un Evangile éternel se rattachent aux doctrines d'Aristote.
Mais pour que cette filiation soit autre chose qu'une hypothèse, il faut montrer que le Liber de vera philoso-phia appartient à Joachim de Flore. Tel est l'objet du présent mémoire.
Dans un premier chapitre, je ferai apparaître quelques traits caractéristiques du Liber de veraphilosophia. Il sera alors possible de présenter dans un second chapitre les motifs pour lesquels j'estime raisonnable d'ajouter cet écrit à la liste des ouvrages de Joachim de Flore.
CHAPITRE Ier
CARACTÈRES DU LIBER DE VERA PBILOSOPHIA
Le Liber .de vera philosophia est à la fois un exposé doctrinal et une œuvre de polémique. L'exposé doctrinal qui porte sur Dieu, la Trinité, l'Eucharistie, est inspiré en vidua substancia. Ainsi la personne est l'être raisonnable envisagé dans son existence concrète par opposition à la nature qui l'informe.
B. — Non seulement il est indispensable de distinguer entre la nature et les personnes, encore importe-t-il de ne point confondre avec la nature les relations des personnes. Pas plus que les personnes, elles ne sont contenues dans la nature.
„C. —Appliquant ces règles à la notion de Dieu telle que la présente l'enseignement chrétien, l'auteur distingue les personnes divines {quod est) de la nature ou divinité (quo est). De même que l'homme existe par l'humanité, sa nature, de même les personnes divines existent par la divinité; toutefois, tandis qu'il y a autant d'humanités que d'hommes, les personnes divines doivent leur existence à une seule et même divinité. D'ailleurs, puisque la nature n'est pas la personne, la divinité n'est pas Dieu. Notre auteur insiste là-dessus afin d'éviter la critique jadis adressée à ce système par S. Bernard qui lui reprochait d'ajouter un quatrième être, la divinité, aux trois personnes divines. En réalité, il présentait aux théologiens orthodoxes une doctrine fort peu acceptable, parce qu'elle laissait en dehors de l'Etre divin le seul lien qu'elle admît entre les trois personnes divines existant réellement et individuellement, je veux dire la Divinité.
1. Voir les écrits de Gilbert dans Migne, Patrologia Latina, t. GLXXXVIII. Ce n'est pas le lieu de donner une bibliographie des travaux relatifs à cet auteur. Voir : Gilbert de la Porrée, évêque de Poitiers (1070-1154), thèse de doctorales lettres,de M. l'abbé Berthaud, Poitiers, 1892, in-8°, et quelques pages de M. l'abbé Clerval dans son ouvrage : Les Écoles de Chartres au moyen âge, autre thèse de doctorat es lettres (Paris, 1895, p. ,163-169 et 261-264). On pourra consulter avec fruit : Bach, die Dogmengeschichte des Mittelalters (Vienne, 1875), II, p. 139-267 etpassim,
D.— D'après le Liber de veraphilàsophia,emollLYimë a deux sens. Il peut être entendu de la propriété par laquelle chacune des personnes est una ex tribus ; mais aussi il signifie la collection des trois personnes {collectio trium personarum). Dans l'un et l'autre cas le mot Trinité ne s'entend que des personnes; il ne s'applique pas à la nature divine.
Dans la seconde acception, la notion de Trinité se confond avec celle d'unité, si bien qu'il n'est pas inexact de dire : Trinitas est unitas. Lorsque l'auteur en vient à expliquer cette unité, il le fait souvent en empruntant des images ou des textes qui n'expriment point suffisamment l'unité substantielle. Le type d'unité qu'il propose est l'état de plusieurs individus indépendants les uns des autres qui s'unissent ou se trouvent unis par les liens de la charité. C'est ainsi qu'il cite les premiers chrétiens, dont l'auteur des Actes des Apôtres dit qu'ils étaient cor unum et anima una l(fol. 26 et 64). C'est ainsi qu'il écrit : Corpus est unitas plurium secundum Apostolum qui ait : Unus panis et unum corpus multi sumus (fol. 68) 2. Ailleurs il invoque l'unité des Eglises : Omnes ecclesise sunt in una catholica, quia in ea omnes concorditer vivunt (fol 14 v°). Ajoutez-y ces textes : Qui plantât (Paulus) et qui rigal (Apollo) unum sunt3(fol. 64 et 86) ; Qui adhser et Domino unus spiritus est4 (fol. 16 et 64). Collection d'individus, collection de chrétiens, collection d'églises, unité qui n'est point essentielle, mais extérieure, voilà ce que nous trouvons dans ces explications. Appliquée aux personnes divines, l'unité semble donc être pour l'auteur une unité de collection : Unitas est collectio trium personarum (fol. 68)5.
1. Actes, IV. 32.
2. I, Corinth., X, 17.
3. I, Corinth., III, 8.
4. I, Corinth., VI, 17.
5. Fol. 15, v°. L'auteur insiste sur cette idée qui fait des trois per-
E. —Fidèle à ses principes, l'auteur n'hésite pas à ensei
gner que les relations des personnes divines, à savoir la
paternité, la filiation, la procession, ne sont point des
substancùe, c'est-à-dire des natures. Elles ne sont point
davantage des subsistenciœ, c'est-à-dire des personnes
(fol. 6.1, 72 v°, 76, 77). Le rôle de ces relations se borne
à distinguer les personnes. Elles ne sont donc pas Dieu.
Quant à la bonté, à la grandeur, à la justice et autres attributs du même genre, ils se confondent non avec Dieu, mais avec la divinité, c'est-à-dire avec la nature de Dieu : In Deo non est aliud divinitas quant bonitas vel magnitude», vel caetera hujusmodi, sed idemprorsus... Non est in eo aliud qualitas, aliud substantia. (On sait que ce mot substantia est dans la langue de l'auteur équivalent à natura). On peut donc dire que la Trinité est une puissance, une sagesse, une bonté, mais seulement dans le sens où l'on dit qu'elle est une divinité (fol. 73 v°).
F. — La distinction entre la nature et la personne serf
aussi de fondement à la christologie de notre auteur. Quand
il dit que Dieu et l'homme sont unis dans le Christ, il n'en
tend pas enseigner l'union de Dieu {quod est) et de
l'homme {quod est), mais l'union de leurs natures, divinité
et humanité (quo est). Ces deux natures sont unies parce
qu'elles informent toutes deux la personne du Christ ; en
effet, la nature divine informe le Verbe, qui a assumé la
nature humaine. Aussi peut-on affirmer que le Christ est
ex duabus naturis; peut-être, à la rigueur, quoique cela
concorde assez mal avec le système, est-il possible
d'ajouter qu'il est in duabus naturis; mais on n'a pas le
droit de dire que la nature divine, autrement dit la Divi-
sonnes des individus de l'espèce Dieu : Ecce l|perte dicimus substan-tiam esse universale et commune, ypostasim (la. personne) vero parti-culare et individuum et subjectum, et quod Deus estspecies, ut homo, et quod Pater et Filius et Spiritus Sànctus sunt individua, ut Petrus et Paulus et quod numéro differunt.
nité, s'est incarnée et a souffert, proposition que l'auteur tient beaucoup à éviter. Seul le Verbe, seconde personne de la Trinité, qui existe par la Divinité mais ne se confond pas avec elle, a pris tout ce qui est de l'homme, sauf le péché.
La personne divine qui s'est uni un homme le couvre de son ombre, de telle façon qu'à côté d'elle la personne humaine n'existe pas. De même le soleil obscurcit les étoiles; de même d'un concile où seraient présents dix évêques, cent abbés, cent archidiacres, dix mille laïques, on pourrait dire qu'il n'y a que dix personnes, parce qu'en effet il n'y aurait que dix personnes méritant d'être comptées (fol. 45).
G. •— En résumé tout ce système repose sur la distinction de la nature (quo est) et de la personne (quod est). Grâce à cette distinction, l'auteur se flatte de guider sa barque au milieu des écueils les plus dangereux. Sabellius et Arius, dit-il, sont tombés dans des erreurs, d'ailleurs opposées l'une à l'autre, pour avoir confondu nature et personne : Sabellius n'admet qu'une personne parce qu'il n'admet qu'une nature ; Arius admet trois natures parce qu'il admet trois personnes. Les mêmes conséquences se sont produites dans le domaine de la christologie. Nestorius et Eutychès ne veulent voir dans le Christ qu'une nature comme ils n'y voient qu'une personne: le premier supprime la nature divine, le second supprime la nature humaine. C'est par suite d'une confusion analogue qu'Abé-lard efface, autant qu'il le peut, la distinction des personnes dans la Trinité, et que Pierre Lombard, non content de perpétuer cette erreur, expose, en ce qui concerne l'Incarnation, un enseignement qui rappelle les doctrines d'Eutychès. Qui ne se tiendra fermement à la distinction de la nature et de la personne sera, comme eux, fatalement entraîné vers l'erreur et vers l'hérésie.
Il est toutefois une doctrine sur laquelle notre auteur semble atténuer les opinions de son maître. Non seulement, Gilbert (et sur ce premier point son disciple l'a suivi), enseigne que la nature divine et la nature humaine, n'existant pas dans la personne du Christ,
1. Pour s'en convaincre, il suffit de la comparer soit avec les ouvrages de Gilbert, soit avec les analyses données dans les ouvrages indiqués ci-dessus. Voir le traité de Geoffroy d'Auxerre contra capitula Gilberti Pictaviensis episcopi, dans le tome IV de l'édition des œuvres de saint Bernard par Mabillon. [Patrologia latina, t. CLXXXV.) Voyez aussi l'ouvrage déjà cité de Bach, t. II, notamment p, 391 et s.,-où est cité un texte de Gerhoh de Reichersperg analysant les doctrines de Gilbert sur la Trinité. On y affirme que les disciples de Gilbert (et aussi d'Abélard) « dicunt personas divinas et -et eorum proprietates extra substantiam Dei considerandas. Dicunt ipsas proprietates personis forinsecus affixas, »unde nec ipsas nec eorum unitates ^dicunt inesse sed adesse divinitati, ipsasque personas etsi divinitàte esse et divinitatem appellari, non tamen divinitatem esse fatentur. » (Extrait du Liber de.novitatïbus. hujus temparis adressé par Gerhoh à Adrien IV, d'après un manuscrit du monastère d'Admont).
demeurent ainsi séparées1, bien plus, il va jusqu'à dire que le Christ, en tant qu'homme, n'est pas fils de Dieu par nature, mais par adoption ; partant les fidèles ne peuvent en conscience rendre le culte de latrie à l'enfant de Bethléem ni au crucifié du Calvaire2. Par là, Gilbert prend rang parmi les adoptianistes, c'est-à-dire parmi ceux qui nient le principe fondamental du christianisme formulé si nettement par S. Augustin : Hominemsuscepit Verbum ut cum eo Deus fieret3. Aussi dès le xae siècle, cette doctrine de Gilbert avait soulevé les plus vives protestations. On ne s'étonnera pas de ce que l'auteur du Liber de vera philosophia ait tenu à se mettre en règle avec l'enseignement traditionnel sur cette question ; il dit, en des termes formels, qui d'ailleurs rappellent certaines expressions de Pierre Lombard en la même matière4, que le Christ, en tant qu'homme, n'est
1. On trouve, à mon sens, une allusion à cette doctrine dans un ouvrage inédit d'Arno de Reichersberg, cité par Bach (op. cit., II, p. 675 et 676). Arno s'exprime ainsi : «Qui vero habitum (il s'agit de ces mots de l'Apôtre : Christus... habitu inventus ut homo) quasi extrinse-cuni et et qui prœter naturam sit, introducunt et naturels assumentem et assunptam mathematico intellectu quasi separatim et seorsum ab in-vicem slatuentes... »
2. Sur ces doctrines de Gilbert, cf. Geoffroi d'Auxerre (Patrologia latina, t. CLXXXV, c. 592, et Opéra S. Bernardi, édit. Mabillon, IV, 1322). Voyez aussi les allusions qui se trouvent dans"les ouvrages de Gerhoh de Reichersberg, adversaire de Gilbert (Patrologia Latina, t. CXCIV, c. 1080, GXGIII, c. 886 et s.; Libelli de Lite Imperatorum et Pontificum, III, p. 275, 301, 303; ajoutez une allusion aux doctrines de Gilbert qui me parait se trouver dans la première partie de la lettre de Gerhoh de Reichersberg à Alexandre III ; Patrologia latina, t. CXCIIII, c. 564). En présence de ces divers témoignages, il est difficile de penser avec Petau que Gilbert ne fut pas adoptianiste (Petau, de theologicis dogmatibus, de Incarnatione, LXV, c. 3, § 5). Bach combat sur ce point Petau (op. cit., II, p. 155). L'ouvrage de Bach est à consulter sur toute la polémique dirigée contre les adoptianistes.
3. In Psalm. III, n° 3.
4. III. D. X, c. 5, in fine.
point le fils adoptif de Dieu, et il ajoute : Filius Dei gratta unionis est Filius hominis '.
II
C'est une idée familière à l'auteur du Liber de vera philosophia, que la plupart de ses contemporains sont imbus de notions erronées sur Dieu et la Trinité; il dénonce avec insistance les progrès réalisés par les doctrines Sabelliennes, qui, dit-il, régnent en tous lieux 2. Si les vérités chrétiennes sont perverties, la faute en est, pense-t-il, aux docteurs contemporains qui, non contents de répéter que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont une même chose, en viennent à un tel degré de folie qu'ils confondent les notions les plus certainement différentes. En quelques pages pleines de verve (fol. 62-64), il leur reproche d'abolir toute idée nette de personnes, de propriétés, de Trinité, d'essence et même de Dieu, pour les remplacer par il ne sait quelle unité monstrueuse, fictive et subtile, où la Trinité, bannie des doctrines, subsiste à peine dans les mots. De cette erreur, qui a infecté l'Eglise entière, il n'est qu'un petit groupe qui ait su se préserver (c'est évidemment le groupe des Porrétains 3 auquel l'auteur du Liber de vera philosophia fait allusion) : tous les théologiens de renom en ont subi l'influence. Abélard, Guillaume de Conches, Hugues de Saint-Victor, saint Bernard ne sont pas épargnés dans ses critiques4, mais il suf-
!
1. Fol. 40.
2. Voir le passage cité dans l'article déjà mentionné de la Bibliothèque de l'École des Chartes, p. 403.
3. Sur ce groupe des Porrétains, qui survécut à Gilbert delà Porrée, voir le 80e sermon de saint Bernard in Canticà^.
4. Sur ces critiques, voir Bibliothèque de l'École des Chartes, et aussi la liste que j'ai donnée des propositions de Hugues de Saint-Victor censurées par le Liber de vêra philosophia dans les Annales de l'Université de Grenoble, t. X, p. 178 et s.
fit de les parcourir pour se convaincre qu'il s'en prend très vivement à Pierre Lombard. C'est à lui qu'il pense lorsqu'il dénonce ces évêques qui devaient être la lumière du monde et qui répandent partout les ténèbres, ou encore ces auteurs de Sentences, titre nouveau d'ouvrages qui ne servent qu'à déguiser et à propager l'hérésie, le schisme ou la superstition. Visiblement Pierre Lombard est pour lui au premier rang des modernes Sabelliens.
(D'ailleurs, ce n'est pas seulement à propos de l'enseignement relatif à la Trinité que notre auteur considère Pierre Lombard comme hérétique : la christologie de l'évêque de Paris ne lui est pas moins suspecte, Lombard cite dans ses Sentences l, toutefois sans l'approuver expressément, une doctrine qui peut se résumer en ces termes : Christus secundum quod est homo non est aliquid. Il paraît certain que cette proposition fut réellement émise par Lombard au cours de son enseignement 2. Une telle proposition, qui supprimait l'humanité du Sauveur, heurtait directement les fondements du dogme chrétien. Dès 1164, le pape condamna ce nihilisme (tel est le nom de cette doctrine) dont, en 1170, il n'hésita pas à imputer la paternité à Pierre Lombard; de 1164 à 1177 cette condamnation fut renouvelée deux fois 3 si bien que lorsqu'en 1179 des théologiens zélés s'agitèrent pour que cette décision doctrinale fût de nouveau promulguée au concile de Latran, Alexandre III et son entourage jugèrent inutile d'y revenir. Cependant l'auteur du Liber de vera philosophia, implacable adversaire de Lombard, ne manque pas de l'attaquer aussi bien sur le terrain de la christologie que sur celui du dogme trinitaire.
1. Cf. III, D. VI et VII.
2. Voir les lettres d'Alexandre III, Jaffé-Wattenbach, nos 11806, 11809,12785.
3. Gautier^e Saint-Victor, texte publié parle R. P. Denifle dans YArchiv fur Literatur- und Kirchengeschichte, I, p. 407.
Le moment est venu d'indiquer quelques-unes des nombreuses propositions * que l'auteur du Liber de vera phi-losophia a extraites des Sentences de l'évêque de Paris pour les signaler comme dangereuses ou erronées. Je les groupe sous deux chefs, suivant qu'elles concernent la Trinité ou l'Incarnation.
Sur la Trinité, Pierre Lombard est vivement blâmé d'avoir dit :
« Quod natura est personne.
« Quod nomine personas essentia intelligitur.
« Quod unum solum est Deus Trinitas.
« Quod in Deo non est numerus, cum tamen in divina natura sit personarum Trinitas.
« Quod Pater non genuit divinam essentiam.
« Quod illa tria, scilicet très personae, non sunt unius Dei, sed summus Deus.
« Quod proprietates personarum sunt ipsae personae, et Deus, et divina essentia.
« Quod non est in Deo aliquid quod non sit Deus. »
Ces propositions dans leur ensemble étaient directement contraires aux doctrines de Gilbert de la Porrée. Je dois faire remarquer que la dernière proposition est de celles qui choquaient le plus l'auteur de Liber de vera philoso-phia. En effet, pour lui ni l'essence ni les propriétés ni les relations divines ne sont Dieu. Aussi à plus d'une reprise accable-t-il de ses invectives ceux de ses adversaires qui répètent cette proposition ou l'expriment sous cette forme plus brève : Quidquid est in Deo Deus est.
Sur l'Incarnation, Pierre Lombard est durement réprimandé pour avoir enseigné :
« Quod divina natura humanae naturae in Filio est unita,
1. Voir Liber, fol. 89. Je compte publier ultérieurement la liste complète de ces propositions, en Indiquant les passages de Lombard dont elles sont extraites.
quam sibi univit et assumpsit. Unde vere incarnata dici-tur divina natura...
« Quod divina natura dicitur in Virgine incarnata.
« Quod humanitas non est in Christo natura sed habi-tus, sicut vestis vestito.
« Quod Christus carnem et animam habuit, sicut homo quilibet vestem.
« Quod Christus secundum quod homo non est aliquid ».
De ces cinq propositions les deux premières heurtent lés idées chères à notre auteur sur la distinction de la nature et de la personne ; les trois dernières résument l'hérésie du nihilisme, fort répandue au xne siècle.
Si l'auteur du Liber de vera philosophia croit utile de multiplier ses attaques contre Lombard en rappelant les doctrines nihilistes à côté des propositions présentées comme sabelliennes, il n'en est pas moins vrai que c'est l'accusation de sabellianisme qui tient la plus grande place dans ses préoccupations. Il n'y a pas à s'en étonner : sur le point du nihilisme la cause des adversaires de Lombard était gagnée, grâce aux décisions de l'autorité ecclésiastique. Il n'en était pas de même sur le point de l'enseignement relatif à la Trinité : tout au contraire, au concile de Reims, en 1148, les doctrines de Gilbert de la Porrée, opposées à celles du Maître des Sentences, avaient subi une défaite dont les Porrétains avaient à cœur de se relever. C'est ce désir qui explique sans doute l'ardeur de la polémique du Liber de vera philosophia. Mais en vain les Porrétains aiguisèrent-ils leurs traits : ils n'aboutirent qu'à un pitoyable échec constaté par une décrétale d'Innocent III dont j'aurai bientôt l'occasion de parler.
Il est d'ailleurs un autre motif qui n'a sans doute pas peu contribué à soulever contre Pierre Lombard l'animo-sité de l'auteur de Liber de vera philosophia. L'évêque de Paris appartenait à l'école théologique qui s'en tenait, comme saint Bernard, aux enseignements de saint Au-
gustin i. « On a pu dire en vérité que son ouvrage est le recueil des Sentences de saint Augustin. A propos de la Trinité en particulier, il semble s'être proposé de distribuer en articles distincts l'immortel traité de ce docteur, d'expliquer ses formules et de les faire concorder avec les formules des autres Pères 2. » Or ce n'est pas la théologie augustinienne, niais celle des Grecs qui a lès faveurs de l'auteur du Liber de ver a phiiosophia. On peut s'en assurer, non seulement par la multiplicité des citations qu'il emprunte aux Grecs, mais par les solutions qu'il donne sur des questions caractéristiques dont il n'est pas inutile de mentionner quelques-unes.
C'est un fait bien connu que le concept grec de la Trinité va droit aux personnes sans s'arrêter d'abord à l'unité de la nature. « Le Grec, comme on l'a fort bien dit, contemple directement, la divinité dans chaque hypostase, comme on contemplerait l'éclat et la phosphorescence d'une même liqueur dans tro.s vases différents. Le mystère est que ce soit identiquement la même substance dans trois contenants distincts3 ». Au contraire, saint Augustin et ses disciples latins conçoivent d'abord l'unité de l'Être divin pour passer ensuite aux personnes, qu'ils expliquent volontiers par des analogies tirées des puissances de l'âme humaine, où les processions se font par voie de pensée et d'amour4. — Entre ces deux concepts, le choix de l'auteur du Liber de vera phiiosophia n'est nullement incertain; il est entièrement favorable^u concept grec. Il le résume en ces termes : Exordium fidei a Trinitate
1. Voir sur ces questions l'excellent ouvrage du R. P. de Régnon, S. J., Etudes de théologie positive sur la Sainte Trinité ; tome I", Exposé du dogme ; tome II, Théories scolastiques (Paris, 1892, 2 volumes in-8).
2. Régnon, op. cit., II, p. 137.
3. Régnon, op. cit., I, p. 346, Voir toute la partie de ce volume où il est traité du concept grec de la Trinité.
4. Cf. <span style="FONT-VARIANT: