Troisième partie de la Première

Publié le par Votre Prieur

Suite et fin :

Si le Liber de vera phi-losophia doit être attribué à Joachim, il y a donc bien des chances pour que cet ouvrage ait été composé vers le même temps, c'est-à-dire vers 1180, antérieurement à la période des écrits prophétiques de l'abbé de Flore. Alors Joachim n'était encore que théologien, ce n'est que plus tard qu'il devint voyant; mais une fois qu'il eût goûté du prophétisme, il semble avoir singulièrement négligé la théologie.

Au surplus, dans la seconde partie de sa vie, depuis le pontificat de Lucius III, Joachim se pique d'écrire sur les conseils et par la direction des Papes. Il est en relations avec les divers Pontifes qui se succèdent sur la chaire de saint Pierre t il se propose de leur soumettre ses ouvrages. Ce n'était pas le cas de heurter de front l'autorité ponti­ficale en renouvelant ses attaques contre saint Bernard, d'ailleurs canonisé depuis plusieurs années.

J'estime donc qu'à raison de ces divers motifs, on peut découvrir la raison des divergences apparentes qui existent entre le Liber de vera philosophia et les ouvrages pro­phétiques de Joachim.

1.         Voir le texte cité dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, op. laud., p. 415.

 

 

2.    Voir plus haut, p. 13.

 

 

3   Chronica majora, éd. Luard, II, p. 314.

 

 

 

2" On aperçoit une autre objection contre l'attribution du Liber de vera philosophia, à Joachim de Flore : Per­sonne au xiii6 siècle ne lui en imputait la paternité. Saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin * qui combattirent les doctrines trinitaires de Joachim, ne mentionnent en aucune façon cet ouvrage : la commission d'Anagni qui en 1255 dépouilla les ouvrages de Joachim pour en extraire les propositions suspectes, ne le cite pas davantage. Si au xine siècle, on ne considérait pas Joachim de Flore comme l'auteur du Liber de vera philosophia, de quel droit nous prétendrions-nous mieux informés à sept cents ans de distance?

11 y a réponse à cette objection. Les œuvres dogma­tiques de Joachim de Flore durent tomber dans un pro­fond discrédit après la condamnation dont l'une d'elles fut frappée en 4215; sansdoute, les gens prudents (on en peut voir un exemple dans la chronique de Salimbene, à propos d'un écrit composé par un sectateur de Joachim *) se hâtèrent de s'en débarrasser, fût-ce en les détruisant. Aussi dès le xme .siècle, les manuscrits de Joachim devenus rares, ne sont conservés que dans la cellule de quelques religieux, Imitantes apud quosdam religiosos in, angulis, où, comme jadis les bibliothèques jansénistes, ils constituent le trésor d'un petit groupe d'adeptes : d'après le témoignage du concile tenu à Arles en 1263, les docteurs, qui les ignorent complètement, n'en tiennent aucun compte dans leurs polémiques3. Notamment le traité de unitate Trinitatis, ne semble connu de saint Bonaventure

1.     Voir plus haut les citations de saint Thomas d'Aquin. Pour saint Bonaventure, voir in lihr. I Senlentiarum,   disi. V, dub.  IV.

 

 

2.     Salimbene dans les Monumenta historica de Parme, tome VI, p. 236.

 

 

3.     J'appuie celte opinion sur un texte du concile d'Arles, dont on trouvera une version dans l'article du R. P. Denifle, op.. cit., p. 90. Cette version empruntée à un manuscrit Ghigi est meilleure que celle qu'a imprimée Labbe (XIV, 241).

 

 

 

 

 

et de saint Thomas que par la bulle qui le condamne; le texte de cet écrit est ignoré aussi de la commission d'Ana-gni qui, chargée de signaler les erreurs de Joachim, aurait eu tant de raisons de les chercher tout d'abord dans le seul de ses ouvrages expressément condamné *. Il est évi­dent que le Liber de vera philosophia, s'il était l'œuvre de Joachim, ne pouvait manquer d'être de très bonne heure enseveli dans l'oubli.

Au surplus, il ne paraît pas que l'abbé de Flore ait tenu à multiplier les exemplaires de ses œuvres dogmatiques. Il se sait en présence de redoutables adversaires : sa prin­cipale ambition est, non de les convaincre, mais d'affermir la foi d'un petit troupeau de fidèles qui, groupés autour de lui, adhèrent encore aux principes de Gilbert de la Por-rée. Le prologue du traité de articulis fidei manifeste nettement cet état d'esprit : Joachim y recommande à son disciple Jean de tenir secret ce nouvel ouvrage, pour qu'il ne parvienne pas aux mains des adversaires 2. J'imagine qu'il en dût être ainsi du Liber de vera philosophia.

Il résulte de ces observations qu'aucune des objections présentées n'est assez forte pour ébranler l'attribution à Joachim de Flore du Liber de vera philosophia.

Tout en admettant cette attribution, il reste à nous demander si nous ne devons pas la préciser davantage en identifiant le Liber de vera philosophia avec l'un des ouvrages dogmatiques de Joachim. Je ne le crois pas. On ne saurait y voir, cela va sans dire, le traité contra Judœos. Ce que nous savons du traité de articulispZdei ne cadre nul­lement avec le Liber de vera philosophia 3. Enfin le plan de cet ouvrage est bien plus large que celui du mémoire dirigé

1.    La simple lecture de la chronique de Salimbene (xme s.) donne la même impression par ses erreurs d'attribution et ses lacunes.

 

 

2.    Voir ce texte dans le procès-verbal de la commission d'Anagni; Denifle, Archiv, I, p. 138.

 

 

3.    Voir ce qui est dit dû traité de articulis fidei, ibid., p.  138 et s.

 

 

 

 

 

par Joachim contre Pierre Lombard ; en effet le Liber traite non seulement de la Trinité i, mais aussi de l'Incarnation et de l'Eucharistie, en même temps qu'il attaque dans sa partie polémique, non pas le seul Pierre Lombard, mais divers autres théologiens.

Cependant si le Liber de vera philosophia se distingue de chacun de ces traités, il est probable qu'il en repro­duit la substance ; ainsi nous avons constaté plus haut qu'il présente des analogies frappantes avec le traité sur la Trinité. Ne convient-il pas de conclure de ces observa­tions que le Liber est une œuvre plus générale où Joachim a voulu exposer ses notions fondamentales sur la théolo­gie, soit qu'il l'ait constituée par la réunion de plusieurs œuvres antérieures, soit au contraire qu'il l'ait rédigée d'abord dans son ensemble pour la détailler ensuite en traités particuliers? Qu'on adopte l'une ou l'autre de ces hypothèses (en ce qui me concerne je pencherais pour la première), il n'en faut pas moins penser que le Liber de vera philosophia représente les idées générales de Joa­chim de Flore sur les questions théologiques agitées au xne siècle, en même temps qu'il permet de juger de la valeur des critiques adressées par lui à Pierre Lombard. Telle est à mon avis la solution de beaucoup la plus vrai­semblable des problèmes que soulève le Liber de vera philosophia. Je laisse aux historiens de la théologie et de la philosophie le soin de la vérifier et de la critiquer.

1. Un ancien catalogue de la Bibliothèque du Saint-Siège y men­tionne la présence d'un ouvrage de Joachim, aujourd'hui perdu, de unitate Trinitatis, quse sit differentia inter nomina essentialia et nomina relaiiva (Ehrle, Historia bibliothecae Romanorum pontificum, I, p. 511, Cf. Ehrle, article sur Joachim de Flore, dans le Kirchenlexicon, 2" édit., 33e livraison, col. 1475). Ce sous-titre ne fait allusion qu'à une portion des matières traitées dans le Liber de vera philosophia.

 

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