Suite de la première mondiale
Voici la seconde partie de l'ouvrage :
Il le résume en ces termes : Exordium fidei a Trinitate
1. Voir sur ces questions l'excellent ouvrage du R. P. de Régnon, S. J., Etudes de théologie positive sur la Sainte Trinité ; tome I", Exposé du dogme ; tome II, Théories scolastiques (Paris, 1892, 2 volumes in-8).
2. Régnon, op. cit., II, p. 137.
3. Régnon, op. cit., I, p. 346, Voir toute la partie de ce volume où il est traité du concept grec de la Trinité.
4. Cf. Régnon, op. cit., passim.
incipit, non ab unitate (fol. 15) et le développe longuement dans la première partie de son ouvrage. Ajoutez-y qu'il blâme Hugues de Saint-Victor d'avoir formulé la proposition contraire et d'avoir ajouté quod humana mens est vestigium Trinitatis l. Visiblement il essaie de combattre la notion latine et scolastique en lui opposant la notion , 'grecque de la Trinité.
Voici un autre exemple de la même tendance. Les docteurs qui s'inspiraient du concept grec de la Trinité, (et avec eux Richard de Saint-Victor) voyant la personne avant la nature, le Fils avant sa substance, disaient : Le Fils est engendré, et ils poursuivaient : Ce qui est dans le Fils est engendré ; la substance du Fils est engendrée 2. En ce sens il est possible, ainsi que le reconnaît le P. Petau, d'admettre la formule : substantia genuit substariiiam3. La scolastique, au contraire, aperçoit d'abord la nature divine, commune aux trois personnes : elle est ainsi amenée à dire que cette nature n'est ni engendrante ni engendrée, par conséquent à repousser la formule : substantia genuit substantiam. Ici encore l'opinion de notre auteur n'est pas douteuse : décidément favorable à la conception grecque, il reproche i Pierre Lombard d'avoir enseigné cette proposition : Quod Pater non genuit divinam essentiam.
En somme, le Liber de ver a philosophia est l'œuvre d'un auteur qui s'en prend surtout à Pierre Lombard parce que lui-même a recueilli, peut-être sans en faire un inventaire exact, l'héritage des doctrines Trinitaires de Gilbert de la Porrée et aussi parce que, nourri de certaines conceptions des théologiens grecs, il est déconcerté par les opinions augustiniennes et scolastiques que
1. Voir l'article déjà cité des Annales de l'Université de Grenoble, X,
2. Régnon, op. cit., II, p. 262 et s. //:> , /
3. Petab, op. cit., lib. vi, c. 12, § 3 et ss. / :; v' ' 'r> - <^ 2
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soutient l'auteur des Sentences. Il n'a su ni être assez perspicace pour apervoir les lacunes de l'enseignement de Gilbert, ni s'élever assez haut pour découvrir la région supérieure où peuvent s'harmoniser les vues différentes des Grecs et des Latins.
I CHAPITRE II
L'AUTEUR DU LIBER DE VERA PHILOSOPHIA
Le moment est venu d'indiquer pour quelles causes le Liber de vera Philosophia me semble pouvoir être, sans témérité, attribué à Joachim de Flore.
Remarquez tout d'abord que l'abbé de Flore1 a composé ses ouvrages dans le dernier quart du xnB siècle, époque à laquelle fut rédigé le. Liber. En outre, les écrits de Joachim nous le montrent hostile aux nouveaux Sabel-liens, désignation sous laquelle il comprend les théologiens qui avaient combattu Gilbert de la Porrée ; nous savons qu'il consacra un traité spécial à réfuter les doctrines trinitaires de Pierre Lombard. Ainsi, à première vue, l'attribution à Joachim d'un ouvrage composé en faveur de Gilbert de la Porrée ne saurait être taxée de grossière invraisemblance.
L'étude attentive du Liber de vera Philosophia fournit des arguments plus concluants. Je les déduirai de deux sources : d'abord de la comparaison du Liber avec les
1. Sur Joachim de Flore, je me borne à renvoyer à l'article du R. P. Ehrle dans le Kirchenlexicon de Wetzer et Welte (2e édition, 1889), et au mémoire du R. P. Denifle, das Evangelium 2Eternum und die Commission zu Anagni, dans ÏArchic fur Literatur- und Kirchenge-schic/ite, I (1885), p. 50 et ss. Sur le mêm^ personnage, M. Renan a réimprimé dans ses Nouvelles études d'histoire religieuse (Paris, 1884J, sans y apporter de changements importants, des articles publiés en 1866 dans la Reçue des Deux-Mondes..
ouvrages de Joachim de Flore que nous possédons, puis des renseignements que donne le Liber sur la personne même de son auteur. J'essayerai ensuite d'écarter les objections qui pourraient être dirigées contre la conclusion que je m'efforcerai autant que possible de préciser.
I
Trois ouvrages de Joachim de Flore, où l'exégèse et la mystique se mêlent à l'explication de l'histoire et à la philosophie, ont été imprimés dès le xvie siècle : ce sont les Commentaires sur l'Apocalypse, le Psalterium decem chordarum et la Concorde des deux Testaments l. En outre Joachim composa, vers H 79, contre Pierre Lombard, un traité de unitate et essentia Trinitatis, qui fut condamné en 1215 par le pape Innocent III : nous connaissons ce traité par quelques renseignements caractéristiques fournis par la bulle de condamnation2. Enfin, de l'ouvrage encore inédit de articulis fidei, qui existe en un très petit nombre d'exemplaires manuscrits 3, nous trouvons quelques extraits dans le protocole de la commission cardinalice, connue sous le nom de commission d'Anagni, qui, en 1255, fut chargée de rechercher les propositions suspectes insérées dans les écrits de Joachim4. C'est à l'aide de ces divers documents que nous entreprenons d'instituer une comparaison entre les écrits de Joachim et le Liber de ver a Philosophia.
1. Je cite les deux premiers de ces ouvrages d'après l'édition de Venise, 1527 ; et le troisième d'après l'édition de Venise, 1519.
2. C. 2, Décrétâtes de Grégoire IX, 1,1.
3. Ges manuscrits, comme tous les manuscrits connus des ouvrages de Joachim de Flore, sont indiqués dans la liste très utile qu'a dressée le R. P. Denifle, op. cit., p. 90-97.
4. Voir le texte du protocole de la commission d'Anagni dans l'article du R. P. Denifle, op. cit., p. 99 et ss. Les extraits du de articulis fidei se trouvent aux pages 138-140.
A. — D'après la bulle d'Innocent III, l'abbé Joachim a, dans son traité de unitate Trinitatis, reproché à Pierre Lombard d'avoir enseigné quod qusedam summa res est Pater et Filius et Spiritus Sanctus, et illa non est generans, neque genita, neque procedens. Sans aucun doute, Joachim s'est scandalisé d'un passage de Pierre Lombard aux termes duquel existe en Dieu une essence divine (Livre I, D. IV, c. 3), commune aux trois personnes, qui n'est ni generans, ni genita (D. V, c. 1) ni procedens. D'une part, l'abbé de Flore, en déduisait que Pierre Lombard, ajoutant cette summa res aux trois personnes, enseignait l'existence en Dieu non pas d'une Trinité, mais d'une quaternité, videlicet très personas et illam commu-nem essentiam quasi quartam J. Comme le fait remarquer saint Thomas d'Aquin 2, Joachim paraît s'être mépris sur la pensée du Maître des Sentences ; en effet. Lombard déclare à plusieurs reprises que les trois personnes sont le Dieu un ou l'unique essence divine et réciproquement (D. V, c. 1) de telle façon qu'il sauvegarde la notion traditionnelle de la Trinité. D'autre part, Joachim estimait la doctrine de Lombard contraire à la formule acceptée par certains théologiens : Substantia genuit suèstantiam3.
1. Si l'on admet que Joachim ait été un fidèle disciple de Gilbert de la Porrée, on comprendra qu'en s'exprimant ainsi, Joachim était bien aise de retourner ainsi à son adversaire une objection souvent présentée à Gilbert, notamment par saint Bernard.
2. « Joachim abbas Florensis monasterii, non bene capiens verba magistri, utpote in subtilibus fidei dogmatibus,rudis, praedictam magis-tri Pétri doctrinam haereticam reputavit, imponens ei quod quaternita-tem induceret in divinis, ponens très personas et communem essentiam quam credebat sic poni a magistro quasi aliquid distinctum a tribus personis, ut sic possit dici quasi quartum. Credebat enim quod ex hoc ipso quod dicitur essentia divina, nec est generans, nec genita, nec procedens , distinguitur à Pâtre qui générât, et a Filio qui gene-ratur et à Spiritu Sancto qui procedit. » Opuscule sur la 2e décrétale : Œuvres de S. Thomas (Venise, 1593), XVII, p. 198-199. Cf. Somme, h, Q. XXIX, art. V. '
3. Voir plus haut, p. 51.
Quoi qu'il en soit, il est certain que Joachim a donné de la doctrine de Lombard l'interprétation la plus défavorable au point de vue de l'orthodoxie. Cette interprétation n'a pas seulement trouvé place dans le traité sur la Trinité. Dans le Psalterium decem chordarum (fol. 229, v°), Joachim critique sévèrement les théologiens qui admettent en Dieu une substance (ou une essence) et trois personnes, c'est-à-dire une quaternité. Les membres de la commission d'Anagni ne se trompèrent point sur l'intention qui a inspiré ce passage : ils y ont vu un reproche adressé à Pierre Lombard l. Au surplus, la même critique se retrouve dans le Commentaire de Joachim sur l'Apocalypse (foi. 34). Ceux qui, dit-il, font de l'essence des trois personnes un être distinct, doué d'une existence propre et pour ainsi dire un quatrième être... adorent non pas Dieu mais une idole. Ainsi, de toutes ces constatations se dégage un fait ; Joachim combat en Pierre Lombard l'auteur d'une doctrine qui introduit un quatrième être, l'essence, dans la compagnie des trois personnes divines. Il s'attache d'ailleurs à montrer que lui-même ne tombe pas dans cette erreur. C'est ainsi qu'il fait remarquer dans le Psalterium (fol. 232, v°) qu'en désignant sous le nom d'un seul peuple les trois tribus du royaume du Juda, il ne crée pas un quatrième être distinct des trois tribus.
Or, la même manière d'expliquer la pensée du Maître des Sentences se retrouve dans le Liber de vera philoso-phia. Pierre Lombard y est blâmé ouvertement d'avoir écrit que les trois personnes sont, non pas une chose suprême (summa res), mais, ce qui revient au même, un Dieu suprême (summus Deus) ; il eût dû enseigner qu'elles sont d'un seul Dieu (unius Dei). Evidemment, pour notre auteur, Pierre Lombard fait de Dieu autre chose que la
1. Op. cit., p. 136 et 137.
2. Article cité de la Bibliothèque de l'École des Chartes, p. 412.
collection des trois perso nnes, de trois individus de l'espèce Dieu ; à son avis, Lombard ajoute, bien à tort, dans l'existence de Dieu, une essence, une substantia commuais trium personarum ', qui, distincte de ces personnes, n'est ni generans, ni genita, ni procedens2. Voilà le dernier terme de la quaternité dont il était question dans le traité résumé par Innocent III ; voilà l'idole dont le Commentaire de Joachim sur l'Apocalypse attribue l'invention à Pierre Lombard. Le Liber de vera philosophia ne manque pas l'occasion de renverser cette idole; à cette intention, à deux reprises l'auteur y répète, d'après saint Athanase (ff. 59 et 74) : « Tene Patrem et Filiumet Spiritum Sano-tum esse Trinitatem et unum Deum, non quod sit eorum communis quarto, divinitas, sed quod sit ipsa Trinitas. » En somme, la manière de comprendre et de critiquer Pierre Lombard est identique dans le traité de Joachim résumé par Innocent III, dans les autres écrits authentiques de l'abbé de Fia ce et dans le Liber de vera philosophia. De part et d'autre, on trouve la même interprétation erronée et peu bienveillante.
B. —A la doctrine qu'il prétend être celle de Pierre Lombard, Joachim, en son traité sur la Trinité, opposait cette proposition : il n'existe réellement aucune chose qui soit les trois personnes, ni essence, ni substance, ni nature. Evidemment, Joachim entendait par là que si les trois personnes existent par la même nature, essence ou substance, elles ne sont pas la même nature, essence ou sub-
1. L'auteur du Liber estime évidemment qu'il est à l'abri de toute critique parce que, d'après sa doctrine, la substantia communis trium personarum, c'est-à-dire la Divinité, n'est pas Dieu.
2. L'auteur du Liber reproche à Pierre Lombard d'avoir enseigné : quod nec Pater genuit divinam essentiam nec divinà ëssentia genuit essentiam nec Filium, quia si hoc esset, divina ëssentia relative dice-retur, et Pater esset Pater sibi et Fîlius Pater et eadem res ac genera-ret.
stance, ce qui est d'ailleurs absolument conforme à la théorie de Gilbert de la Porrée. Or cette doctrine cadre exactement avec celle de l'auteur du Liber de vera philo-sophia. D'après lui, l'essence n'est point les trois personnes ; l'enseigner serait, à son avis, tomber dans le sabelîianisme. L'essence n'existe point non plus à côté des trois personnes ; l'enseigner serait transformer la Trinité en quaternité. L'essence est seulement ce par quoi existent les trois personnes.
C. — On vient de voir que l'auteur du Liber de vera phi-
losophia admettait tout au moins que l'essence en vertu
de laquelle existent les trois personnes est une essence
unique. C'est aussi ce que reconnaissait formellement
l'ouvrage de Joachim sur la Trinité : quamvis concédât,
dit Innocent III de l'abbé de Flore, quod Pater et Filius et
Spiritus Sanctus sint unu essentiâ, unâ substantiâ, unâque
naturâ.
D. — Dans l'ouvrage résumé par Innocent-HI, Joachim
étudiait spécialement l'uni té des trois personnes divines. Or
il est certain qu'il s'y représentait cette unité comme celle
d'une collection d'individus de même espèce ; c'est d'ail
leurs ce que lui reproche le Pape : Unitatem huj'usmodi
non veram atqtiepropriam, sed quasi collectivam et simi-
litudinariam esse fatetur. La même notion se rencontre
dans le Liber de vera philosophia. L'unité, quand elle
s'applique à la Trinité, est, selon l'auteur, une collectio
trium personarum (fol. 68):
Joachim aimait à expliquer cette idée d'unité par des exemples. La bulle lui reproche d'avoir employé à cet usage, les comparaisons et les textes dont voici l'énumé-ration:
1° Multi hommes unus popuius ;
2° Multi fidèles una eccîesia ;
3° Multitudinis credentium erat cor unum et anima una ;
4° Qui adhseret Domino unus spiritus est cum illo ;
5° Qui plantât et qui rigat (Paulus et Apollo) unum sunt;
6° Omnes unum corpus sumus in Christo ;
7° Populus meus et populus tuus unum sunt ;
8° Volo utsint unum (fidèles Ghristi).
Deux de ces textes, le troisième et le quatrième reparaissent, employés au1 même but, dans le Psalterium (fol. 233, v°). Évidemment, ils étaient pour Joachim de Flore d'un usage familier.
Or, on retrouve dans le Liber de vera philosophia l, non seulement ces deux explications, mais encore celles-ci :
« Unum corpus multi sumus.
«f Qui plantât et qui rigat unum sunt.
« Omnes ecclesiae sunt in una ecclesia catholica, quia in ea omnes fidèles concorditer vivunt. »
Il en faut conclure que l'auteur du Liber de vera philosophia, non seulement possédait de l'unité divine la même notion que Joachim de Flore, mais l'expliquait par les mêmes textes et les mêmes comparaisons.
E. — Il est une idée que Joachim de Flore expose longuement dans un passage de son Commentaire sur l'Apocalypse (fol. 34) : c'est que la doctrine des trois personnes trouve sa place dans les fondements de la foi {In exordio quîppe fidei nostrse hoc fundamentum fidei jaciendum est) tandis que la croyance à l'unité divine en est le couronnement. Or, si le lecteur veut bien se reporter aux explications données plus haut, il sera convaincu que c'est là une idée chère à l'auteur du Liber de vera philosophia. On ne peut qu'être frappé de l'accord parfait où se trouvent Joachim de Flore et l'auteur du Liber de vera philosophia sur cette doctrine, que la foi chrétienne va de la Trinité à l'Unité.
1. Fol. 22» 26, 68, etc.
Il serait facile, j'en ai la conviction, de multiplier ces constatations * ; celles que je viens de présenter suffisent à établir qu'entre les ouvrages de Joachim de Flore et le Liber de vera philosophia se reconnaît sans peine un air de famille nettement caractérisé.
II
Poussons plus loin et demandons-nous quelles indications nous fournit le Liber de vera philosophia sur la personne de son auteur. C'est évidemment l'œuvre d'un personnage d'une foi profonde (quoique parfois mal éclairée), d'un zèle ardent, d'une verve féconde et entraînante ; il possédait des connaissances très étendues et cependant s'arrêtait quelquefois à d'invraisemblables puérilités 2. Il avait voyagé en Terre-Sainte ; il savait le grec :
1. Ainsi il est tiré argument, dans la Liber de vera philosophia
(fol. 15, v°) de la forme de diverses invocations reçues dans l'Église :
Sanctus, Sanctus, Sanctus, ou encore du verset du psaume : Benedicat
nos Deus Deus noster, benedicat nos Deus. Le même argument se
retrouve dans le Commentaire sur l'Apocalypse, f. 37, r°. —De même,
voici deux passages de l'un et de l'autre ouvrage, destinés à prouver
qu'il faut aller de la Trinité à l'Unité :
Liber de vera philosophia, f. 15, v°. Gomment, sur l'Apocal., f. 36.
Tola quoque universalis eccle- Si dico : Pater de celis Deus,
sia sic docuit orandum : Pater de aut : Fili redemptor mundi Deus, celis Deus, miserere nobis.. Fili aut Spiritus Sancte Deus, vera est Redemptor mundi Deus, miserere et pia confessio, ita tamen ut non liobis. Spiritus sancte Deus, mise- liceat in summa colligere ut dica-rere nobis. Sancta Trinitas unus tur très dii, sed Sancta Trinitas Deus,miserere nobis. Non enimab unus Deus. unitate, sed a Trinitate novit in-cipiendum.
2. Voir l'accusation portée contre saint Bernard à propos du Temple
de Jérusalem : article cité de la Bibliothèque de l'École des Chartes,
p. 409. — On lit dans le Liber que si l'on attribua plus particulière
ment la puissance au Père, c'est qu'à quelques ignorants il apparais
sait comme un vieillard; dès lors il fallait insister sur sa puissance. De
même, le Fils semblant plus jeune, il fallait insister sur sa sagesse
(fol. 73).
voyez par exemple le passage (fol. 80, v°) où il résout une difficulté d'interprétation en faisant remarquer qu'il n'y a point d'ablatif en grec. Non-seulement il s'inspire des conceptions générales de la théologie orientale, non seulement il emprunte souvent des citations aux pères de l'Eglise d'Orient, mais encore il s'occupe avec insistance de ce que pensent les Grecs, combat leurs doctrines sur les points où ils sont en désaccord avec les Latins, réfute leurs objections, tient compte de l'impression que la conduite des Latins peut produire sur eux; évidemment, il songe toujours aux moyens de réaliser l'union des deux Eglises. Ce sont là des traits qui tous conviennent à Joa-chim de Flore, moine à l'âme ardente, au zèle à la fois infatigable et inquiet, à l'esprit plus original que sûr et pénétrant. Né en Calabre, c'est-à-dire en un pays qui de son temps contenait encore de très nombreuses églises fidèles au rite grec S il y passa une partie de sa vie ; nous savons d'ailleurs qu'il fit un long séjour en Orient. Ce Latin qui, vivant en pays grec, ne pouvait manquer ,de savoir le grec, était plus que personne amené à s'intéresser au sort de l'Eglise d'Orient, à essayer d'aplanir les différends qui divisaient les deux Églises, à travailler à leur réunion ; il suffit, pour s'en convaincre, d'ouVrir les livres dont la paternité ne saurait lui être contestée 2. Par l'éducation, par le caractère, par les aspirations, par les incidents de leur vie, par le style lui-même, Joachim de Flore présente une ressemblance frappante avec l'auteur du Liber de vera philosophia3.
1. Cf. Jules Gay, Etude sur la décadence du rite grec dans l'Italie méridionale à la fin du XVIesiècle dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, II (1897), p. 481. .
2. Cf. Renan, op. cit., p. 302. Voyez, par exemple dans la Càncordia novi ac veteris Testamenti, les passages suivants, qui concernent les Grecs : fol. 40, 50, 85, 99. .
3. Je dois signaler ici deux faits que l'auteur du Liber mentionne sur sa propre vie :
Résumons maintenant le résultat des observations qui précèdent. Elles nous ont a.nené à cette double constatation qu'il existe une analogie singulière, d'une part entre les doctrines particulières à Joachim de Flore et celles de l'auteur du Liber de vera philosophia, d'autre part entre Joachim lui-même et l'auteur du Liber. Aussi sommes-nous en droit d'émettre l'opinion que Joachim de Flore est vraisemblablement l'auteur du Liber de vera philosophia. Telle est la conclusion que je demande la permission de n'abandonner point sans l'étayer contre deux objections.
1° Sur deux points, il semble qu'un désaccord se manifeste entre le Liber et les écrits de Joachim. En premier lieu, les trois écrits principaux de Joachim sont tout remplis de la théorie des trois âges entre lesquels il partage l'histoire de la religion. On sait qu'à chacun de ces âges préside une personne divine : le Père au premier âge, celui des gens mariés ; le Fils au second âge, celui des
1° Il a traité de la manus arida, c'e§t-à-dire, sans aucun doute, du miracle évangélique rapporté par saint Mathieu (XII, 10) saint Marc (III, 1) et saint Luc (VI, 6). Au fol. 8, v°, il écrit : Diximus, cum de manuaridatractaremus...Ilen parle encore au f. 29. Je n'ai pu identifier cette citation. Le manuscrit de la Bibliothèque royale de Dresde, A 121, contient la Concordia Evangeliorum de Joachim; mais l'ouvrage paraît incomplet ; les chapitres évangéliques où il est traité de la manus arida ne sont point commentés. Au moins la lecture des portions de cet ouvrage, contenues dans le manuscrit de Dresde, suffit à en démontrer l'authenticité. M. Renan ne les avait sans doute pas lues quand il a émis cette appréciation : a C'est certainement un écrit supposé » [Op. cit., p. 240).
2° L'auteur du liber de vera philosophia a voyagé en Espagne, où il a été témoin d'un miracle eucharistique (fol. 54). Nous ignorions que Joachim de Flore eût voyagé en Espagne : mais, comme c'était un voyageur intrépide, ce fait n'a rien d'invraisemblable.
clercs ; enfin l'Esprit-Saint au troisième âge, qui doit
s'ouvrir définitivement avec le xma siècle, l'âge des
moines. Or, il n'est point question de ces périodes dans
le Liber de vera philosophia. En second lieu, saint Ber
nard est fort maltraité dans cet ouvrage, quoique dans
les écrits prophétiques dont la provenance est incontes
table, Joachim en parle sans enthousiasme, mais en termes
convenables1. '
Ces divergences peuvent s'expliquer, à mon sens, par plusieurs considérations.
Le Liber de vera philosophia diffère profondément, par sa nature, des écrits déjà connus de Joachim. Ceux-ci portent surtout l'empreinte d'un voyant, d'un mystique et d'un exégète : la théologie dogmatique n'y a qu'une part minime. Au contraire, c'est à elle seule qu'appartient le Liber de vera philosophia : aucune place n'y est laissée à la prophétie, à l'exégèse, ni au mysticisme, qui n'auraient que faire dans un ouvrage principalement destiné à former le contrepoids des Sentences de Pierre Lombard. On comprend qu'il n'y soit point question des trois âges de l'humanité. .
D'ailleurs, les grands ouvrages prophétiques de l'abbé de Flore n'ont guère été entrepris avant 1181 2. Joachim, retiré à l'abbaye de Casamari, travaille au Psalterium decem chordarum en 1182 ou 1183. Le Commentaire sur l'Apocalypse et la Concordance des deux Testaments, entrepris sur le conseil des papes Lucius III et Urbain III (1181-1187), n'étaient pas encore achevés lorsque, le 8 juin 1188, Clément III écrivit à l'auteur pour l'encourager à y mettre la dernière main3. La Concordance des Evangiles, œuvre inédite, appartient à une époque plus avancée encore. Au contraire, le Liber de ver*a philosophia ne cite
1. Voyez," par exemple, Psalterium, fol. 232; Concordia, fol. 59.
2. Cf. Ehrle, op. cit.
3. Jaffb-Wattenbach, Regesta, n° 16274.
point de pape postérieur à Alexandre III, qui mourut en 1181 : sans doute, cet écrit a été composé après la tenue du concile qui se réunit au Latran en 1179 : mais j'imagine que ce fut à une date très voisine de ce concile, qui paraît avoir été l'occasion d'une recrudescence de l'activité des adversaires de Pierre Lombard. Nous savons par un texte de Gautier de Saint-Victor * qu'ils s'efforcèrent d'obtenir une nouvelle condamnation des hérésies christologiques du Maître des Sentences2; c'est à cette date aussi que Mathieu Paris, dans ses Chronica majora3, place la composition du traité spécial que Joachim dirigea contre les doctrines trinitaires de Lombard. Si le Liber de vera phi-losophia doit être attribué à Joachim, il y a donc bien des c