7 - En mémoire du 14/09/2005
Frères et sœurs, l’heure est grave.
Le billet commence mal, et pour cause : rien de tel qu’un très mauvais jeu de mots. Ce dimanche, nous apprenons que toute heure est grave, puisqu’elle est également rémunérée. Rendez-vous compte (et pour ceux qui n’auraient pas encore lu l’Evangile de ce dimanche) : à deux heures du matin, des motivés de la première heure, version luxembourgeois bien décidés à faire prospérer le monde, se font embaucher au chantier. Un peu plus tard, les bons belges arrivent, et se font engager pour la finir, cette route. Et puis, alors que le soleil se couche, voici venir deux ou trois loques humaines, bien décidées à de faire quelques pièces contre quelques minutes de travail. Une situation qu’aucun contremaître n’accepterait, tant on sait que les horaires des préposés aux voiries sont respectés. A la fin de la journée, puisqu’ils sont tous payés au noir, le patron les paie en mains propres – ou presque : une pièce chacun. Mazette, ils n’iront pas loin avec cela.
Mon histoire ressemble aux blagues de bistrots, et pourtant, il ne s’agit ni d’un bistrot, ni d’une de mes histoires. Chers amis, c’est l’Evangile qui, cette semaine, nous montre combien l’injustice plaît à Dieu. Si à ce stade, vous faites oui-oui de la tête, vous êtes mal barrés.
Tout le monde est égal à l’autre : voilà le message. Mais cette égalité ne se mesure même pas en quantité, ni en qualité. La seule mesure de cet équilibre est le temps, qui ici, importe peu.
Pourquoi Dieu nous enverrait-il un comptable évangéliste aussi mauvais ? Jésus ne pouvait-il se contenter de nous dire que « au plus que tu travailles, au mieux que tu es payé ? ». Trop facile. Alors, qui sont ces ouvriers de la première et de la dernière heure ?
Peut-être les frimeurs ne sont-ils que pharisiens, trop occupés à dénigrer les retardataires de la foi pour les prendre en considération. Peut-être sont-ce les païens désormais connus comme chrétiens, arrivés après les bons Juifs du levant. Peut-être les premiers sont-ils les chrétiens des premiers siècles, alors que les derniers symbolisent nos nouveaux convertis d’aujourd’hui.
Qui reçoit les faveurs de Dieu ? Tout le monde. Qui est récompensé pour son labeur ? Tout le monde. Décidément, Dieu a de bien curieuses manières : voici qu’il se prend pour l’Evangélique de la télé assurant le salut à tous … Qu’on ne s’y trompe pas, Dieu est loin d’être aussi bête. Et il ne faudra pas s’étonner qu’il renvoie ses ouvriers négligeants d’un ton pas trop commode. Les renverra-t-il tous sur le même ton ? Cela m’étonnerait beaucoup.
La suite de cet Evangile s’intitule Mystère, dans la mesure où dieu inverse l’ordre des choses à loisir, nous proposant par là un moyen efficace de revoir notre ego à la baisse : si nous nous faisons petits, alors nous serons grands. Une belle petite leçon qui vient en démonter d’autres ; et c’est bien là le but recherché.
Que sommes-nous fiers de notre respect des engagements, de notre fidélité au travail, de nos heures prestées pour la bonne cause ! Mais quel regard posons-nous sur celui qui, à cause de son ministère, ne parvient pas à remplir toutes ses obligations ? Sur la femme qui ne fait son boulot à moitié parce que sa tête est déjà dans ses cours du soir ? Sortons les violons, et apitoyons-nous sur ces pauvres êtres décharnés une seconde…
Les derniers seront les premiers : c’est curieux, j’avais cru l’avoir déjà entendu ce refrain, mais pas dans l’Evangile. Bref.
Tous nos rapports de force soi-disant basés sur le respect, sur nos échelles de valeurs, nos amours des uniformes, ne seraient alors que vanités : le sage stupide vaut-il mieux que le jeune innocent ? Tel est l’enjeu d’une parabole telle que celle-ci. Par une histoire des plus difficiles, Jésus nous enseigne l’abstraction totale des distances placées entre rangs, classes, et niveaux d’hommes, tant au point de vue de la qualité, que de la quantité. Par le Christ, l’Ancien se dresse côte à côte avec le Nouveau. L’Avant se fait Présent, en termes d’Avenir. L’Alpha et l’Omega, en Christ, ne font plus qu’un.
L’extrême n’est pas toujours celui qu’on croit : le respectable non plus, le plus grand de même.
Que celui qui pose son regard, ouvre d’abord les yeux, histoire de voir.
Votre Prieur